| Leila Seibbar, Malika Mokeddem, Maïssa Bey, Fatima Mernissi, Hélé Beji... |
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| Écrit par Tijane Gzouny | |
| 30-12-2005 | |
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Dans l’œuvre de Leïla Sebbar, notamment dans son dernier récit autobiographique Je ne parle pas la langue de mon père, émerge plus violente que jamais la problématique posée par le dualisme linguistique, entre l’arabe, langue du père qu’elle ignore, et le français, langue maternelle: De même que le sentiment personnel de suspension constante dans l’entre-deux, dont le statut n’est toutefois plus, comme chez Djebar, celui d’une frontière poreuse: - Vous ne m’avez pas dit votre nom. Ce sentiment de perte irrémédiable qu’elle module sur plusieurs tons et temps est omniprésent dans son dernier récit dans lequel elle tente de reconstruire, grâce à un douloureux travail de mémoire, “son roman familial algérien” dont elle dit ne savoir presque rien. Au-delà du renoncement final, de la résignation apparente, la persistance du malaise identitaire que traduisent les répétitions (l’affirmation qui donne son titre au roman est reprise plusieurs fois avec des effets de refrain et de litanie, jusqu’à devenir à la fin: “Je n’apprendrai pas la langue de mon père”(6)) montre bien que la redondance, fondée sur des recherches rythmiques, est le véritable moteur de toute son écriture. tandis que Nora dans N’zid (2001) ira jusqu’à récuser la parole. Elle s’exprime avant tout par son corps, sa peau en particulier recouverte d’eczéma quand elle était enfant et qui présente maintenant des blessures bien visibles qui finissent par ressembler à d’étranges tatouages. Mais c’est surtout son option pour l’art qui lui permet de se réaliser: Je n’aime pas les mots. Surtout dans ma voix. Ils m’écrasent et m’étouffent. Je préfère la légèreté du dessin. Dès l’enfance, le dessin a été ma façon à moi de ne choisir aucune de mes langues ... Ou peut-être de les fondre toutes hors des mots, dans les palpitations des couleurs, dans les torsions du trait pour échapper à leur écartèlement.(9) dépassant “l’entre-deux négationnel”(10) au profit d’une nouvelle appartenance: La marge est un lieu privilégié, à la fois refuge et poste d’observation. La marge métamorphose les êtres en vigile. Nora y apprend les vertiges des ruptures, les blessures de la liberté, l’ampleur salvatrice du doute.(11) De même, chez une autre romancière algérienne, Maïssa Bey, dont les personnages féminins, évoluant au milieu d’images récurrentes de mort et de désagrégation, se situent entre le silence et la tentative de dire l’indicible, comme elle s’en explique clairement dans la préface de son recueil Nouvelles d’Algérie (1998), les titres des nouvelles qui s’alternent ne laissant aucune place à l’équivoque : “Le cri”, “Corps indicible”, “Dans le silence d’un matin”, “Dire”, etc. Laisse pourrir ton corps décomposé. Purulent tout entier. Y a plus que ces mots en moi qui viennent dans ma tête s’entrechoquent me font mal s’accrochent aux parois se répercutent en échos lointains me font mal les arrêter c’est ça dresser un barrage pierre à pierre une à une ajoutée les empêcher de pénétrer.(12) Impossibilité qui persiste comme semble le confirmer une nouvelle plus récente tout à fait significative de l’écriture poétique de Maïssa Bey, mettant en scène une fillette muette et invisible, qui apès avoir tenté de s’exprimer un temps par la danse et l’écriture sur le sable, finit par disparaître dans la mer: Les mots dans les livres sont noirs et silencieux, ils sinuent comme des serpents et ne résonnent pas dans sa tête même quand elle en trace les contours sur la terre, [...] mais c’est peut-[tre à force de tracer des signes dans la poussière qu’elle a trouvé le chemin. Ou alors à force de regarder les étoiles disparues depuis longtemps. Personne dans la cité ne sait pourquoi, un matin, elle n’était plus là.(13) Chez Fatima Mernissi, sociologue marocaine mais aussi auteur d’un magnifique roman Rêves de femmes. Une enfance au harem (1994), la menace du silence plane également sur les femmes à un moment ou à un autre et, encore une fois, la notion de frontière qu’elles doivent apprendre dès leur plus jeune âge est le pivot de leur existence: Aussi la protagoniste se promet-elle quand elle sera adulte de révèler aux autres femmes, par «des mots magiques», des chants et des danses, ce qu’elle-même pressent depuis longtemps, à savoir que la frontière est une ligne imaginaire» qui «n’existe que dans la tête de ceux qui ont le pouvoir»:(15) Je leur parlerai de la fascination de l’inconnu, de celle du risque et de l’inaccoutumé. Je leur chanterai l’insolite et tout ce qu’on ne contrôle pas. C’est-à-dire la seule vie qui est digne d’un être: sans frontières sacrées ou pas. Une vie aux odeurs nouvelles qui ne rappellent rien d’ancestral. On retrouve quelque chose de semblable chez la romancière et essayiste tunisienne Hélé Béji, qui comme Malika Mokeddem, fait partie des femmes - qu’elles écrivent en arabe ou en français - qui ont intégré sans complexe les influences ocidentales. Elle est aussi certainement celle qui est le plus lucide devant les modalités d’expression de ses contemporains, hommes et femmes, chez qui elle pointe l’hyperbole, la répétition compulsive et le pathos de l’identité, et envers lesquels elle n’hésite pas à utiliser l’arme de la satire et du sarcasme. Ce paysage m’échappait comme une étrangeté étouffée, un serpent sous la rocaille, et entrait dans le domaine des appartenances évasives qui formaient au-dessus de la conscience l’incurvation d’un berceau inconnu.(17) Et c’est précisément ce décalage qui fait d’elle une observatrice privilégiée devant l’“hermétisme réciproque” des deux mondes qui se croisent dans L’œil du jour: le monde archaïque de la grand-mère et le monde occidentalisé de la jeune femme qui revient à Tunis, “deux mondes étrangers, extérieurs, lointains, aussi irréels qu’inconcevables l’un pour l’autre.”(18) Aussi réussit-elle, dans le portrait de sa grand-mère, à faire passer dans une langue française parfaitement maîtrisée un imaginaire maghrébin, teinté d’étrangeté, mais aussi d’une grande légèreté, comme l’a remarqué Denise Brahimi.(19) Les romancières maghrébines, bien que se consacrant majoritairement à l’exploration de l’univers féminin et revendiquant la solidarité de toute parole féminine, refusent le plus souvent, quel que soit le lieu d’où elles écrivent, de s’enfermer dans un discours féministe. De même qu’il n’y a pas de réponse simple à la question de l’appartenance, toujours ambiguë, il n’y a pas de réponse simple à la question de l’identité linguistique ou culturelle, nécessairement provisoire et mouvante pour les écrivains maghrébins qui appartiennent en partie à l’Occident. Mais en dépit de la puissance d’attraction des modèles européens (qui quoiqu’on dise subissent réciproquement l’influence de modèles autres et connaissent aussi le télescopage des langues et des regards) qui peut être ressentie comme une aliénation, le recours à la parole, même proférée dans la langue de l’autre, offre néanmoins un espace de libération, ne serait-ce que par la dénonciation du discours patriarcal, nécessaire à la survie selon Assia Djebar qui prône : Une écriture contre: le contre de l´opposition, de la révolte, quelquefois muette, qui vous ébranle et traverse votre être tout entier. Contre, mais c’est aussi tout contre, c’est-à-dire une écriture du rapprochement, de l´écoute, le besoin d’être auprès de…, de cerner une chaleur humaine, une solidarité, besoin sans doute utopique car je viens d’une société où les rapports entre hommes et femmes, hors les liens familiaux, sont d’une dureté, d’une âpreté qui vous laissent sans voix!(20) Par ailleurs, l’identité s’affirme autant par un devenir que par un héritage et la véritable création artistique doit en un sens échapper à son auteur et à la société qui l’a vue naître pour s’ouvrir à une “pollinisation croisée” qui, selon Rushdie, opère partout aujourd’hui. C’est ce qu’exprime très bien Charles Bonn dans un texte récent qui insiste sur le fait que toute littérature authentique se fonde sur une double localisation ou délocalisation, devenant ainsi “la déterritorialisation majeure”, «une sorte de déterritorialisation de la signifiance littéraire» où «le texte ne serait plus réduit à “l’espace décrit et aux idées développées par rapport à cet espace, mais redeviendrait ce creuset de significations nouvelles où la littérature nous donne des mots nouveaux pour désigner une réalité qui a échappé aux clivages signifiants consacrés.»(21) _____________________________________________________________________________________ 2) Cf. M. Laronde, Autour du roman beur. Immigration et identité, Paris, L’Harmattan, 1993, p.166. 3) S. D. Ménager, “Sur la forme du roman de Leila Sebbar: Le silence des rives”, in Etudes francophones, vol XII, 2, p. 56. 4) L. Sebbar, Le silence des rives, Paris, Stock, 1993, p. 53. 5) L. Sebbar, Le fou de Shérazade, Paris, Stock, 1994, pp. 163-164. 6) L. Sebbar, Je ne parle pas la langue de mon père, op. cit., p. 125. 7) M. Mokeddem, L’interdite, Paris, Grasset, 1993, p. 191. 8) M. Mokkedem, L’Interdite, op. cit. p. 65 9) M. Mokeddem, N’zid, Paris, Seuil, 2001, p. 113 10) Comme le montre bien Robert Elbaz dans son étude: “Entre mémoire et subversion: vers le dépassement de l’entre-deux négationnel chez Malika Mokeddem”, in Subversion du réel. Statégies esthétiques dans la littérature algérienne contemporaine (B. Burtscher et B. Mertz-Baumgartner eds), Etudes Littéraires Maghrébines, n° 16 , L’Harmattan, 2001, pp. 217-232. 11) M. Mokeddem, N’zid, op. cit., p. 173. 12) M. Bey, Nouvelles d’Algérie, p. 110. 13) M. Bey, «La petite fille de la cité sans nom», in Ma langue est mon territoire, op. cit., p. 57. 14) F. Mernissi, Rêves de femmes. Une enfance au harem, op. cit., pp. 7-8. 15) Ibid., p. 6. 16) Ibid., pp. 106-107 et 111. 17) H. Béji, L’œil du jour, Paris, Ed . Maurice Nadeau, p. 67. 19) D. Brahimi, Maghrébines. Portraits littéraires, Paris, L’Harmattan-Awal, 1995, p. 31. 20) A. Djebar, «Le désir sauvage de ne pas oublier» , Le Monde, 26 octobre 2000. 21) Ch. Bonn, «L’ici et l’ailleurs dans le roman maghrébin», op. cit., pp. 137-38. |
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| Dernière mise à jour : ( 03-09-2007 ) |
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