| Mohamed Choukri :Le poète aux pieds nus |
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| Écrit par Tijane Gzouny | |
| 29-12-2005 | |
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De tels propos, et une telle logique résument un des aspects du débat autour de cet écrivain qui n'a pas cessé de provoquer les réactions les plus contradictoires, même après sa mort survenue en novembre dernier. Mais entre les tenants de l'écriture crue et choquante de l'auteur marocain et les traditionalistes qui ne voient en lui qu'un phénomène curieux tirant sa gloire de la provocation, on se demande à juste titre: est-ce que cet analphabète jusqu'à l'âge de 20 ans n'a vraiment rien d'un écrivain? Et le succès du Pain Nu serait-il uniquement dû à son contenu scandaleux? Certes Mohamed Choukri choque. Les images horribles de la faim qu'il endure pendant son enfance, la violence de son père, puis des voyous qui l'initient à la vie, sa découverte de la sexualité dans les bordels les plus répugnants, et toutes ces histoires de viol, d'inceste et de prostitution qui abondent dans ses textes nous dévoilent un monde cruel et des personnages démunis de toute scrupule morale et de tout humanisme. Est-ce donc au nom des bienséances que les oeuvres de Choukri sont rejetés par un public "pudique" et trop sensible? Et peut-on croire qu'il est le seul ou le premier à décrire de telles horreurs? Dans les reportages télévisés, les personnes interrogés sur la vie des bas-fonds des villes peuvent aller plus loin, sans que personne ne conteste leur témoignage; de même, dans le roman et le cinéma arabe moderne, ce n'est pas toujours la vie en rose qu'on y représente. Quel est le problème donc avec cet homme qui a fait couler beaucoup d'encre? ____________________________________________________________________________________________ Mohamed Choukri a suscité l'indignation et le rejet, -l'étonnement et l'admiration aussi- car il avait osé appeler les choses par leur noms, sans masquer ses propos, et sans avoir recours au truchement de la métaphore et au déguisement de la fiction. Il avait dit avec des phrases courtes et des mots simples ce que les hommes de lettres disent avec détours et beaucoup de dissimulation, en insistant sur le côté fictif de l'histoire. Plus encore, Choukri avait dit ce qu'il voulait dire à la première personne en se constituant à la fois comme sujet de l'acte et comme sujet du discours. Il était provoquant car il a raconté comme siens des actions et des sentiments que l'on attribue normalement aux autres, aux "mauvais", aux "vulgaires", aux gens "de mauvais goût". Une telle coïncidence entre le narrateur, le sujet, et l"auteur déroute et dérange, mais elle peut aussi exciter la curiosité des lecteurs et garantir le succès du livre; et dans ce cas là on peut accuser l'auteur d'exhibitionnisme et les lecteurs de voyeurisme. Parfois peut-être, mais pas toujours!... Sans vouloir établir une comparaison entre le livre de Catherine Millet et ceux de Choukri –il y a un grand écart entre les deux univers et les deux visions-, on peut avancer que Millet vient d'un occident blasé où les tabous n'ont pas le même impact que dans le monde arabe, et où on a depuis longtemps abandonné les critères du Beau et du sublime pour l'écriture. Mais dans ce monde arabe qui vit toujours un conflit entre les tenants de la tradition et ceux de la modernité, la question se pose autrement: le mot littérature (Adab), par son sens étymologique connote la bonne conduite et le bon goût, d'où le critère normatif imposé à l'écriture par réaction à la littérature médiévale dite "de décadence", et surtout au courant "orgiaque" qui traitait avec beaucoup de liberté les questions de l'érotisme et de la sexualité. D'autre part, la dichotomie entre la langue classique écrite et la langue parlée orale creuse des limites parfois infranchissables. Ces limites dépassent le plan formel pour toucher aussi le contenu: il y a des sujets qui ne peuvent pas être exprimés par cette langue de la littérature. L'appauvrissement du vocabulaire de la sexualité en arabe le prouve. Mais ça, c'est une autre question. Choukri pouvait donc dire ce qu'il avait voulu dire à condition de ne pas se réclamer de la littérature. En fait c'est davantage sa consécration qui exaspère! Poutant, cet auteur n'a pas cherché à s'imposer comme écrivain. Il voulait simplement témoigner, et peut-être crier sur la page cette douleur qui l'étranglait, et toute la haine qui le démangeait contre son père. Ce témoignage se dit avec sans trop d'amertume, sans trop de sentimentalisme, je dirai même avec pudeur, d'où sa force et sa sincérité. ____________________________________________________________________________________________ |
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| Dernière mise à jour : ( 03-09-2007 ) |
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