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dimanche, 30 octobre 2005 23:45

A 70 ans, vivre dans la rue...

Écrit par Tjane Gzouny
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 Elle se souvient s’y être mariée, il y a très longtemps, avec un forgeron, mais son mari “ne travaillait pas bien et avait toujours des problèmes d’argent”. Une ribambelle d’enfants l’attend au détour et un destin qui finit par s’entremêler dans les lignes rouges de l’existence desquelles on ne revient plus… Le mari meurt en 1980 d’un cancer de poumon. Les deux grands gaillards de la maison tournent mal et vivotent de petites affaires entre deal, vols et séjours répétés en prison. Ses filles commencent à découcher pour se prostituer ou “se marient mal comme moi”, dit-elle, reproduisant son propre schéma. L’aîné, avoue-t-elle d’une voix imperturbable qui n’est plus concernée par les drames, “est mort dans un accident de voiture… il a eu la tête et un bras coupés”, alors que l’autre fils “est actuellement à la prison de Oukacha, à Casablanca”. La petite femme, recroquevillée en fœtus sur les cartons, vit sa pièce tragique où elle a été enfermée pendant soixante-dix ans. “Ya ouldi, je n’ai rien fait à Allah ni aux hommes, termine-t-elle. Pendant très longtemps, je pensais que j’allais être préservée des malheurs de la vie mais je me suis trompée. Je n’aurai jamais cru qu’une personne de mon âge allait se retrouver dans la rue et vivre dans l’indifférence totale”. D’autres Zineb squelettiques aux visages anonymes, transfuges abominables de notre culture, errent en attente de la mort dans les rues froides des grandes villes. Finis le pays-famille, la tribu-nation, la légende des Anciens qui se la coulent douce et des Enfants bénis qui jouent les sauveurs à l’arrivée !

Elles sont affamées, malades, mangent dans les poubelles, font l’aumône et le porte-à-porte à longueur de journée, monnayent une daâwa (prière) pour le bien-être des autres, pour les enfants des autres, pour une place au paradis pour les autres… Sans oublier toutes celles qui sont “parquées” chez un lointain parent dans des conditions d’hygiène effroyables en attente du trépas. Il n’y a plus lieu de se leurrer, la rue est devenue l’antichambre du tombeau pour de vieilles personnes démunies. La notion de solidarité familiale éclate. Il est désormais malsain d’évoquer dans notre paysage urbain le vieux mythe de la famille marocaine inébranlable. Qui oserait dire, aujourd’hui, que le Maroc n’a pas besoin d’hospices et de maisons de retraite ?Un autre soir. Non loin de la poste centrale et du boulevard Mohammed V, une vieille femme de type occidental est assise sur une devanture de boutique. Nous l’appellerons Annie à sa demande, de mère portugaise, de père occidental inconnu, née et ayant écoulée sa vie amère à Casablanca. Son âge précis ? “Je ne sais pas, je crois que j’ai soixante-huit ans, peut-être un peu plus… Vous savez, la mémoire…” Oui, Annie, comme Zineb, la mémoire te sera traître, et les êtres aussi ! Le visage écailleux, habillée d’un manteau beige d’une autre époque, cheveux soignés, cette rescapée du protectorat venue d’un autre siècle a consulté un jour les registres de l’orphelinat qui l’a vu grandir : “Cela n’a rien changé d’en savoir plus sur ma mère qui vivait à Casablanca et sur les circonstances de mon abandon”. Tout juste un prénom de mère insignifiant et une patrie, le Portugal, qu’elle ne visitera jamais. Elle est dans la rue depuis quinze ans et vit de l’aumône, erre le jour pour manger, dort la nuit dans une chambrette à rat que lui cède quelqu’un, n’attend plus rien de l’existence : “J’ai tout donné. Je ne me suis jamais mariée, j’ai connu des hommes et j’ai vécu comme j’ai pu”. Et elle ajoute “qu’une année passée dans la rue vaut bien trois ans de santé”, que “les gens pauvres sont plus humains que les riches qui donnent de l’argent par simple réflexe” et qu’elle “n’en veut à personne aujourd’hui”. Une maison de retraite financée par l’Etat ou des associations ? La vieille casablancaise sourit, ses yeux s’éclaircissent subitement : “Oui… Nous serions tellement mieux en pensionnat avec un lit et deux soupes par jour… Vous savez, nous ne coûterons pas cher au Maroc, nous avons besoin de si peu de choses pour être heureuses…” Puis, Annie part en larmes, se tait, plonge seule dans un vieux jardin secret dont elle ne pipe mot : “Les souvenirs de mes amies, de ma vie, ce que j’ai vécu dans cette ville qui est devenue monstrueuse…” Elle ajoute : “Ecrivez et dites aux gens que nous souffrons, que nous avons besoin d’aide…” Elle s’excuse au milieu d’une phrase et se lève, proposant d’aller voir du côté du marché central et de la médina où se retrouvent chaque nuit les mémères du désespoir.Brume épaisse aux alentours du port de Casablanca. Quelques portails d’immeubles sont occupés par des enfants qui fument en épiant les rares passants et les véhicules bleus des GUS. Sur la petite place de la médina, se donnent rendez-vous la faune nocturne du centre-ville, les soûlards du boulevard Mohammed V qui attendent minuit pour sortir hanter les rues, les vagabonds qui dorment par groupe de trois ou quatre pour se réchauffer, les dealers de crack et autre replom explosif joignables au bout de la nuit, des femmes en piteux état dont l’âge oscille entre la prime jeunesse et la vénérable vieillesse. Celles qui le peuvent encore se prostituent dans les ruelles, les impasses et les portes obscures des immeubles. Leurs clients ne sont autres que les marginaux et les chmakrias du coin. Combien la passe ? “5 DH c’est réglo, 10 DH si tu es un prince avec elles”, informe quelqu’un sur place. Elles s’attroupent autour du journaliste, sentent l’alcool, parlent en exhibant des bouches noires sans dents, racontent leurs histoires gaiement en pouffant comme si de rien n’était, comme si leur existence ne s’était pas barrée définitivement un jour. Une simple partie de carte perdue contre le destin et qui a fini par la folie ou la déchéance ultime… “Mon mari m’a répudiée, il y a vingt ans”, à quoi répond l’autre : “Des fois, des femmes très âgées meurent dans la rue”. Une autre rétorque que la prison, c’est mieux que la vie dans la rue, à quoi une jeune réplique en gloussant : “Même si tu tuais quelqu’un cette nuit, on ne t’emmènerait pas en prison…” Une autre lui dit : “Personne ne veut de nous, tu n’as toujours pas compris...” Une voix s’élève des rangs pour rappeler que “Ramadan commence dans quelques jours et que la nuit, il y a plus de monde et d’opportunités d’affaires”. Une femme entre deux âges lance : “Au ramadan, les musulmans deviennent plus généreux” et elle part dans une risée à pleine gorge… Une quinquagénaire crie : “C’est le destin… J’attends la mort avec joie, oui… avec beaucoup d’impatience…”, avant de courir brusquement dans la médina et de disparaître en hurlant. Sa campagne, qui éclate de rire, dit qu’il ne faut pas s’en faire et qu’elle est un peu folle… Le voyage douloureux dans le dépotoir du centre-ville continue. Tout autour du marché central, des échoppes ouvertes comme des lanternes de vie dans la nuit. Foule étrange et bien réveillée, personnages prolétaires sortis tout droit des romans de Mohamed Choukri, revendeurs de cigarettes, dockers avec le mal de terre racontant des histoires d’îles lointaines, anciennes taulardes aux visages cousus interpellant les clients des laiteries, ouvriers attablés dans les rôtisseries après une cuite mémorable dans les bars de la place, vagabonds sans alibi la nuit qui rôdent près des ruines du Lincoln, adolescents homos cloués sur place par le vice, ivrognes comateux se baladant sous la lune, bandes d’ados sans lendemain en vadrouille dans la ville, masses humaines étendues devant les devantures des magasins et les portes d’immeubles où s’agglutinent des corps suspects… Un territoire de survie zigzaguant entre la médina, l’avenue du 11 janvier et la grande poste centrale, visage d’horreur de Casablanca le gueux, résidence collective et bas-fond de la misère, des grand-mères putes qui se vendent pour un symbole -pour une clope- et se raccrochent à une existence dérisoire, décomposée depuis belle lurette et peinturlurée de quelques mythes marocains qui font le bonheur existentiel des pensouillards du vendredi qui vivent en apnée locale… On dénombre aisément une bonne dizaine de vieilles femmes pointant du nez en dehors des immeubles fumant des cigarettes ou du hasch, rigolant avec bruit dans l’avenue, se chamaillant pour un rien dans un langage incompréhensible. Elles n’ont plus rien à donner ni à recevoir de la vie. Spectres invisibles qui vivent parmi nous. Ames passoires trouées de partout à l’instar d’autres filles, plus jeunes mais aussi déteintes sous le rouleau compresseur social, qui sortent des immeubles par intermittence et stationnent sur le trottoir du boulevard Mohammed V à l’affût de la bonne affaire. Elles sont maquillées outrageusement. Elles interpellent les rares voitures qui passent. La relève est assurée, sans aucun doute possible. “Les générations des femmes de la rue se succèdent, se chevauchent, les anciennes peu à peu cèdent leur place aux cadettes”, dit une dernière fois Annie, avant de s’évanouir dans la nuit profonde et rejoindre sa piaule de trois mètres sur deux -un peu plus grande qu’une tombe de riche- inestimable par les temps qui courent


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